Born in Flames (1983)

January 23rd, 2010 by Miss Bretzel

Le film de Lizzie Borden (1), sorti en 1983, est d’abord conçu comme une immense pièce musicale. “Born in Flames” est en effet également le titre d’un morceau du groupe texan The Red Crayola (2), par lequel s’ouvre le film. Les paroles et la voix de Lora Logic (3) fonctionnent dans ce film comme un refrain entêtant dont dès la première scène, Isabel (4), animatrice pour la fréquence pirate « Radio Ragazza », annonce au spectateur qu’elle fixe droit dans les yeux qu’il n’aura de cesse que de l’entendre, partout, toujours. Deux années seulement après la première édition du festival de rock féminin “Venus Weltklang” à Berlin (5), qui avait réuni un certain nombre des noms qui apparaissent au générique de Born in Flames, le film de Borden semble prolonger les amitiés formées autour de cette scène encore neuve, ouverte par les Mo-dettes (formé par une ex-Slits), LiLiPUT, ou the Au-Pairs.

La seule cadence des morceaux qui scandent les 90 minutes du film porte tout ce long-métrage de science-fiction féministe filmé à la manière d’un documentaire (6). La matière sonore assure la plus grande partie de la cohésion paradoxale d’un montage précaire mais incroyable d’images d’archives, de séquences enchaînées les unes aux autres sans transition sinon rythmique, ou de performances d’actrices non professionnelles issues pour la plupart des rangs des militantes féministes américaines des années 70 et 80 (7).

Située dans un New York « d’après » - néanmoins très proche visuellement de la mégalopole à la veille de la ré-élection de Reagan - l’action s’ouvre sur les cérémonies commémoratives du dixième anniversaire d’une révolution démocratique socialiste pacifique qui a laissé place à une société rongée par l’inflation, le chômage et les inégalités. Les minorités ethniques, les femmes, les syndicalistes ou les homosexuel(le)s se voient progressivement privé(e)s de leurs droits, de l’accès à l’emploi et de leur voix, sous l’emprise d’un gouvernement superficiellement consensuel dont le credo d’unité s’efforce d’ensevelir les dissidences potentielles. Les représentant(e)s du parti ne cessent de réaffirmer les vertus de la patience, et leur croyance inébranlable en la pente naturelle de leur société vers l’égalité, aidés d’agents du FBI dont les fiches, les échanges ou les enregistrements vidéos et sonores des opposants placés sous surveillance servent de support récurrent à la réalisatrice.

Au travers du pays, les mobilisations féministes se multiplient sous des formes diverses, à l’instigation de militantes noires, blanches, ouvrières, employées de bureau, journalistes, syndiquées, lesbiennes, mères de familles, hétérosexuelles ou célibataires. Toutes ne s’expriment pas en anglais: on y entend de l’espagnol, du français, des chants sahraouis. Car le contexte international, et notamment les manifestations de femmes algériennes en soutien à des militantes polisariennes, abreuve également la révolution américaine.

De ce maillage polyphonique sont issus des collectifs aussi divers que les groupes de vigilance de la Women’s Army, emmenés par des féministes blanches armées de sifflets et se déplaçant uniquement à vélo, qui sillonnent la ville pour protéger les femmes victimes d’agressions dans la rue. Isabel, la voix de Radio Ragazza, improvise de son côté des slams nerveux et habités, tandis que « Phoenix Radio » résonne du timbre enveloppant et du débit posé de la bien-nommée “Honey”. Face à ces actions, les partisanes du gouvernement en place se confondent en de longs débats psychanalytiques qu’elles formulent, aux côtés d’experts, dans un « RP English » lisse, aseptisé mais contondant, face aux caméras des chaînes de télévision nationale.

Autant d’accents dans la “petite musique” des voix, des sifflets, des ondes, des écoutes du FBI, des mégaphones, et dans la cacophonie qu’ils produisent, accompagnent ou contredisent. Dès le premier plan, le spectateur est sommé d’ouvrir les yeux mais surtout, les oreilles: “Hi there, this is Isabel, from Radio Ragazza, bringing you a little tune that you’ll be hearing an awful lot these days, from the makers of our revolution. You might not be hearing it here, but you’ll be hearing it everywhere else you go.”
Et parce qu’il s’agit de science-fiction, ces sensibilités politiques irréconciliables parviennent finalement à s’entendre, mais sans jamais se confondre  ou s’annuler, dans une guérilla armée dirigée contre les relais médiatiques principaux (on ne s’étonnera pas que la cible finale des femmes soit l’antenne qui domine le World Trade Centre). Le film a reçu à ce sujet de nombreuses critiques négatives : le choix d’un dénouement « viriliste » et martial reste matière à discorde. Les scènes de formation militaire de l’armée féministe ont marqué la réception du long-métrage au sceau de la controverse.

Mais il serait dommage de réduire ce qui demeure une œuvre de science-fiction à des enjeux « propagandaires » d’appel à la lutte armée dont Borden s’est précocement défendue et dont la cohésion ou la solidité se défait à l’épreuve de sa seule filmographie (ses films ultérieurs proposent des visions politiques très éloignées de celle qui est mise en avant dans « Born in Flames »). Ce film, réalisé avec un budget dérisoire sur plusieurs années, ne tend pas vers une conclusion unique ou définitive : en mêlant sans unité apparente ou évidente images d’archives, coupures de journaux ou montages vidéos à des scènes de pure anticipation, Borden traite d’abord du mélange des genres, à tous les niveaux (ce qui n’est pas sans rappeler la remarque d’un homme pris à parti par des militantes alors qu’il harcèle une femme dans le métro : « What are you ? Are you women or men ? »).

Car il importe précisément de ne pas trancher, de ne pas essentialiser ou figer le discours, l’image ou les « leçons » de l’histoire. Les actrices changent d’apparence, de coupe de cheveux et de visage tout au long du film. Les radios Ragazza et Phoenix réunies après l’incendie de leurs locaux respectifs en une aventure itinérante commune s’émancipent finalement de la stabilité de leur position première.

Ainsi qu’il est rappelé dans le communiqué final de la Women’s Army, lu au son d’une reprise géniale de “No Woman, No Cry” interprétée par un ensemble vocal féminin sur fond de percussions et de claquements de mains: “the governement (…) denies the very basis of true socialism which is constant struggle and change”.

Bien que le film aborde de nombreuses questions désormais dépassées, que certaines déclarations aient vieilli, le plaisir visuel et sonore de la spectatrice, lui, demeure.

***

(1) de son vrai nom Linda Elizabeth Borden, la réalisatrice choisira délibérément de se faire connaître sous ce pseudonyme en référence à une femme accusée injustement de meurtre et devenue une figure populaire du folkore américain.

(2) le fabricant de fournitures “Crayola” n’avait pas encore amené la formation à se renommer “The Red Krayola”.

(3) à l’époque “Lora Logic” (Susan Whitby), ex-saxophoniste des X-Ray Spex (qu’elle rejoindra à nouveau tardivement, dans la première moitié des années 90, à l’occasion d’une reformation éphémère), est à la tête de la formation qu’elle a créée en 1978, “Essential Logic”, mais elle participe également à des albums des Red Crayola, des Raincoats, de Kolla Kestää ou des Swell Maps.

(4) Isabel est interprétée par Adele Bertei, alors membre des Bloods, mais qui a aussi participé à l’histoire des Contortions avec Pat Place, également à l’affiche du film, qu’elle retrouve peu après au sein des Bush Tetras.

(5) Le festival a donné lieu à une compilation (cf. pochette ci-dessous) de 13 titres enregistrés lors des concerts de 1981, joués par The Au Pairs, Die Hausfrauen, LiLiPUT, the Mo-dettes, Malaria!, Lilidrop, Insisters, Wicked Lady, Unknown Gender, Carambolage, Pink Plastic & Panties et Bitchband No. 1.

(6) Teresa de Lauretis, dans “Aesthetics and Feminist Theory: Rethinking Women’s Cinema”, souligne la facture sensiblement “post-Marker” du montage (le “Sans Soleil” de Chris Marker, qui bouleverse explicitement les limites du genre documentaire est sorti l’année précédente, et le “Grin Without a Cat” - “Le fond de l’air est rouge” - en 1977). Quant au choix de la science-fiction, il porte également témoignage, d’après De Lauretis, de l’influence d’écrivaines féministes lesbiennes contemporaines, comme Joanna Russ ou Alice Sheldon, a.k.a. James Tiptree Jr.)

(6) le casting compte notamment Florynce Kennedy.

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