Original Rude Boy

March 6th, 2010 by Miss Bretzel

La récente autobiographie de Neville Staple (Aurum Press, 2009), dont les talents de “toasting” lui ont valu de participer à l’histoire collective de “The Specials”, n’est pas seulement l’occasion de se repasser “A Message to You, Rudy” ou “Gangsters” en opinant du trilby d’un air entendu (parce qu’on en comprend désormais les paroles) ou satisfait (parce qu’on sait déjà qu’on aura du mal à n’en pas gratifier, chant à l’appui, tous nos petits camarades de soirées mondaines).

Outre que l’occasion de crâner un peu est toujours bonne à prendre, il se trouve que l’histoire de Neville, écrite à quatre mains avec l’aide d’un journaliste londonien, rejoint en de multiples lieux celle des crises sociale, industrielle et économique qui ébranlèrent le Royaume Uni dans les années 70.

Cette histoire est celle des tensions qui mèneront, en 1981, aux tristement célèbres émeutes du “Bloody Saturday” de Brixton, dont les secousses seront ressenties dans une longue série de soulèvements et d’affrontements au cœur des “inner cities” de Leeds, Liverpool, Coventry, Leicester, Bristol, Edimbourg, ou Gloucester…Et puis c’est aussi celle, encore, d’une génération de mécontents: du sursaut conservateur du “Winter of Discontent” aux cris de ralliement des jeunes écumant les salles de concerts punk, le pays semblait alors se scinder en colères mutuelles, antagoniques, et bruyantes.
Le parcours de Neville au sein de “The Specials” débute en 1977 et s’achève en 1981. Dans ses propres mots, ” (…) the night Maggie Thatcher was elected Prime Minister on 4 May 1979, we played the Moonlight Club in West Hampstead in London. We had no idea at this stage how much our music would become the theme tunes for everything ordinary kids hated about the new government.”
La popularité grandissante de The Specials n’échappe pas à The Clash, qui les invitent sur la tournée “On Parole”, et leur ouvrent de la sorte les portes de toutes les salles historiques de l’île (le Queens Hall à Leeds, la Factory de Manchester, le Music Hall d’Aberdeen, le Top Rank de Cardiff ou la “Camden Music Machine” de Londres). Dès lors, le son de cette seconde vague de ska est résolument associé à celui, incomparable, des “Specials”, formation atypique dont le nom, ainsi que le nombre de membres, n’a cessé d’évoluer.

Aux côtés de groupes comme The Selecter ou Madness avec qui ils assureront la mythique tournée “Two Tone”, les Specials ne pouvaient manquer d’affirmer leur spécificité. Ainsi que l’a magistralement résumé un chroniqueur pour Smash Hits à l’époque, commentant deux des “voix” des Specials: “it’s the contrast between his (i.e. Terry Hall) abrasive Midlands tones and the racy patter of Neville Staple that makes the whole punk reggae idea work”.

Là où les Londoniens de Madness s’attiraient bien malgré eux les faveurs d’un public aux positions politiques parfois proches de celles du National Front, The Selecter, emmenés par Pauline Black, travaillaient des beats plus proches du reggae qui leur vaudraient l’admiration de John Peel ou du magazine Rolling Stone, qui les jugeaient plus “authentiques” que The Specials. Ces derniers ont pourtant le mieux incarné la rencontre historique de musiques, d’accents et de jeunesses jusque là ignorantes l’une de l’autre.

La biographie de Staple fait en effet une large place aux raisons pour lesquelles, en ces années, certains membres de The Specials, comme Horace Panter ou Terry Hall, issus de la petite bourgeoisie blanche et éduquée des Midlands, n’auraient probablement pas eu, en dehors de cette scène, l’occasion de rencontrer et de partager le quotidien de Neville et plusieurs de ses proches, engagés comme roadies sur la tournée.

Alors qu’Horace et Terry finissaient, en même temps que Pauline Black, leur cursus universitaire, seuls les cambriolages, la prison ou la violence avaient rythmé les premières années des “Rude Boys” de Coventry, avant de céder la place au ska, un genre musical qui leur permit d’enrichir le punk déclinant de l’âme des “houses of joy” ou des “blues parties” que la première génération de Jamaïcains immigrés avaient su développer aux marges de l’Angleterre pré-thatcherienne.

“Maggie’s people were in the south east and posher bits of Britain. Our people were in the inner cities and they would very soon show Maggie what they thought of her policies.”

Staple rappelle à de nombreuses occasions dans son texte que, face aux divisions croissantes de la société britannique, le seul public des Specials, qui rassemblait pêle-mêle premiers skinheads, suedeheads, rudeboys, anciens punks ou étudiants, femmes et hommes, constituait sans doute la réponse la plus efficace aux discours de haine qui commençaient alors de trouver une certaine audience auprès des Britanniques.
Si l’hétérogénéité de la composition du groupe et de régulières querelles personnelles précipiteront le départ de certains “historiques”, dont Neville, il n’empêche qu’il reste de la lecture de cette histoire une furieuse envie de ressortir son sta-prest et ses mocassins en même temps que son plus bel optimisme, dont les sons de The Specials constituent un hymne tout trouvé.

***

Et pour la route, parce que je ne résiste pas, my own personal favourite, pour tout un tas d’excellentes raisons.

Posted in Culture |

2 Responses

  1. socialburo Says:

    Merci Miss Bretzel pour ce petit article qui remet les “specials” dans le contexte social de l’époque.
    A noter aussi le groupe “Special AKA”, suite des Specials, menés par Rhoda Dakar. Moins ska, un peu plus experimental, commercial, jazzy ou 80, difficile à classer. Avec des titres qui tapaient bien dur à l’époque comme l’incroyable chanson “the boiler”, histoire d’un viol. Entre musique et récit, qui glace véritablement le sang :
    http://www.youtube.com/watch?v=S1xCTS87wEo

    Ou “free nelson mandela” incontournable qui est devenu un hymne des militants anti-apartheid.

    http://www.youtube.com/watch?v=o3NJwyzFlTE

    Effectivement la relecture des paroles de “gangster” vaut le détour.

  2. Miss Bretzel Says:

    La chanson “gangster” (reprise du “Al Capone” de Prince Buster) a une histoire toute particulière, en effet! En réalité, le texte a été écrit au retour d’un voyage à Paris en novembre 1978 (pour un concert au Gibus) où, face aux nombreuses vexations policières subies par les membres du groupe et au racisme manifeste dont ils furent alors les victimes (entre autres: Silverton, titulaire d’un passeport de la Barbade, a été retenu à la frontière 2 jours pour de longues vérifications, ou encore, à Paris, les patrons de l’hôtel où le groupe devait être logé, échaudés par le passage récent des Anglais de “The Damned”, qui avaient visiblement retourné leur chambre et le mobilier, auraient confisqué les guitares des petits gars de Coventry avant de faire appel aux forces de police, ce qui justifie le passage qui dit “don’t interrupt or they’ll confiscate your guitars” etc.). Bref, le texte est une critique virulente de leur manager de l’époque, Bernie Rhodes, pour les avoir laissés dans de telles situations (cf. le toast de Neville: “Bernie Rhodes knows, don’t argue” en ouverture de la chanson), et c’est en pensant à l’accueil réservé par les forces policières françaises que Lynval aurait ajouté la phrase “they use the law to commit crime”.

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